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Emmanuel Trizac : « La mobilisation témoigne d'un attachement au service public de l'éducation ainsi qu'aux enjeux d'équité territoriale »

Emmanuel Trizac
Interview

Découvrez l'interview d'Emmanuel Trizac, président de l'ENS de Lyon, accordée à AEF Info. Interview réalisée par Anne Mascret publiée dans la dépêche n°757902, et reproduite avec l’aimable autorisation de l’agence de presse AEF info.

« Il faut absolument entendre cette colère et cette frustration » , déclare le président de l'ENS de Lyon , Emmanuel Trizac , au sujet de la mobilisation lycéenne, rappelant qu'« elles témoignent d'un attachement au service public de l'éducation ainsi qu'aux enjeux d'équité territoriale, lesquels sont également au cœur des préoccupations » de l'école . Dans un entretien à AEF info, le 2 octobre 2026, il revient sur les différents enjeux de rentrée pour son établissement . Malgré un déficit probable en 2026 lié à une baisse du financement des élèves de CPES et au non versement des moyens du COMP, l'ENS de Lyon déploie de nouveaux projets, le plus emblématique étant la création d'un Institut des mondes durables, qui concernera autant la formation que la recherche ou le fonctionnement des services. Il évoque aussi sur la politique scientifique de site et la « sortie imminente de l'AAP labex » , ainsi que les désordres occasionnés par la généralisation du repas à un euro.

Quel regard portez vous sur l'actuelle mobilisation lycéenne, sachant que beaucoup de vos étudiants se destinent à l'enseignement ?

Nous sommes très attentifs à cette mobilisation des lycéens, estimant que les préoccupations qu'ils expriment sont légitimes. Elles témoignent d'un attachement au service public de l'éducation ainsi qu'aux enjeux d'équité territoriale, lesquels sont également au coeur de nos préoccupations. Il faut absolument entendre cette colère et cette frustration.

D'ailleurs, après un premier colloque interENS organisé à Lyon et à Paris en juin 2024 et le lancement de l'Observatoire des diversités, un deuxième colloque interENS consacré aux inégalités géographiques se tiendra le 6 novembre 2026 à l'ENS Paris Saclay.

Quelle sera votre doctrine en cas de blocage ?

Nous n'avons jamais fait appel aux forces de l'ordre. Le plus important me semble de maintenir le contact avec les étudiants, les élus comme ceux des associations.

Revenons sur l'actualité de l'ENS de Lyon en cette rentrée 2026. Quelle est la situation budgétaire de l'école ?

Après un petit excédent au compte financier 2024 et un petit déficit au CF 2025, qui s'équilibraient l'un l'autre, nous allons renouer avec la logique de déficit en 2026, même s'il est trop tôt pour se prononcer sur le montant. Cela est lié à deux phénomènes inattendus : le financement des élèves de CPES, qui est passé de plus de 5 000 euros à 2000 euros par étudiant sans que l'on sache pourquoi, nous occasionnant une perte de 400 k€ ; et la deuxième tranche du COMP 0,8 % (vague 3) qui n'est pas arrivée, soit un trou d'1 M€, alors même que les actions ont déjà été engagées. Nous craignons d'ailleurs une vraie rupture d'égalité avec les universités des autres vagues qui ont reçu un premier versement plus important que nous et qui ont reçu leur 2e versement.

Toujours est-il que cette baisse de moyens, en outre notifiée très tardivement, occasionne des difficultés devenues traditionnelles pour les établissements d'ESR : nous sommes obligés de piloter notre établissement en regardant dans le rétroviseur. La construction du BI 2027 s'annonce extrêmement tendue et nous poursuivons notre politique de décalage de deux ans de la publication des postes d'enseignants chercheurs vacants, en les remplaçant dans l'intervalle par des contractuels. Il y a également des investissements que nous ne pouvons pas faire et nous sommes obligés d'être très stricts dans nos dialogues de gestion avec les composantes.

Avez vous tout de même quelques marges de manœuvre pour mener une politique d'établissement et lancer de nouveaux projets ?

Oui, heureusement ! Au delà des nouveautés en formation (organisation de camps de vacances scientifiques gratuits pour les jeunes filles, nouveau double cursus Médecine et humanités, 2e promotion du diplôme inter-établissements du CHELS…), en recherche (inauguration de notre cryo-microscope électronique…) ou en vie étudiante (ouverture très prochaine d'un centre de santé étudiante avec une équipe pluridisciplinaire et une capacité de prescription), nous lançons en cette rentrée notre Institut des Mondes Durables qui vise à fédérer les forces de l'ENS de Lyon autour des transitions, aussi bien en recherche (AAP interdisciplinaires) qu'en formation (création d'une mineure « mondes durables » au sein du diplôme de l'ENS) et qu'avec les services administratifs. Cela est bien sûr articulé avec la politique scientifique du site lyonnais et en particulier avec l'institut thématique « Défis planétaires », l'un des neuf instituts thématiques déjà lancés.

Notre ambition en la matière se traduira en premier lieu sur le sujet du numérique responsable avec notre projet ICE porté par le Mésocentre de données et de calcul de l'ENS de Lyon : l'objectif est de créer une plateforme de refroidissement à immersion, pour les infrastructures de calcul. Elle permettra d'expérimenter et de déployer une technologie de refroidissement particulièrement adaptée aux infrastructures de calcul intensif, dans un bain d'huile, en travaillant à une utilisation plus efficace des ressources, c'est à dire en supprimant les grosses clims et en réutilisant cette chaleur pour le chauffage.

Comment sera financé cet Institut des Mondes Durables ?

Il s'appuie sur les moyens que nous consacrions jusque là à notre mission Transition écologique, ainsi que sur deux recrutements effectués cette année : celui du professeur des universités en géographie qui dirige désormais l'Institut , Romain Garcier, et celui de la directrice adjointe. Par ailleurs, et pour le plus long terme, l'établissement a engagé un travail sur le mécénat, qui pourrait alors venir en soutien des projets de l'IMD. Nous avons d'ailleurs adopté une charte lors du dernier CA afin de poser des principes et des critères à respecter, lesquels auront vocation à s'appliquer à une possible future fondation également.

L'idée a été d'affirmer le primat de la liberté académique et de définir des critères d'exclusion qui vont très loin : nous n'accepterons pas de dons d'entités ayant connu des condamnations pénales, commis des infractions fiscales et qui relèvent du domaine de l'armement ou des énergies fossiles. Nous avons également mis sur pied une procédure de signalement cas de difficulté avec un partenaire.

Ne vous privez-vous pas ainsi des entreprises les plus riches ?

C'est la 3e fois que nous avons le sentiment que la publication de cet AAP n'a jamais été aussi imminente, puisqu'il est annoncé cette fois ci pour mi-octobre. On verra bien. Mais une chose est sûre : nous sommes prêts, nous savons qui portera quoi et nous ne perdrons pas de temps avec les questions de gouvernance.
Nous avons aussi un projet d'incubateur sous forme d'hôtel à projets qui commence à prendre forme avec Lyon I, les HCL et Lyonbiopole dans le domaine de la santé globale, qui serait abrité dans l'ancien bâtiment de l'IRT Bioaster. Le modèle économique est en cours de finalisation. C'est un grand projet collectif pour le site, très prometteur, avec des labos P3 qui sont une denrée rare.

Vous avez connu une mobilisation de la CGT en cette rentrée sur le sujet de l'iniquité des contrats doctoraux. De quoi s'agissait il ?

Nous avions deux types de contrats doctoraux : le D.412 du code de la recherche (décret de 2009) que nous utilisions pour les contrats sur masse salariale État ; et le L.332 du code de la fonction publique pour les contrats sur ressources propres ou les contrats de moins de trois ans (en cas de cotutelle de thèse avec une institution étrangère par exemple, la durée du contrat est coupée en deux pour le financement). Le souci est que les contrats L.332 n'ont pas tous été concernés par les revalorisations prévues par la LPR, ce qui a créé une rupture d'égalité entre étudiants. Nous avons donc décidé de compenser de manière rétroactive tous les doctorants ayant des contrats L.332, ce qui a pris un peu de temps puisqu'il fallait reconstruire toute l'histoire de leur contrat, selon qu'il datait d'un, deux ou trois ans. Et dorénavant, nous privilégierons le contrat prévu par le décret de 2009 qui s'avère en outre plus protecteur en termes d'arrêt maladie ou de congé maternité.

Vous venez de passer en CSA votre nouvelle politique indemnitaire. Quels ont été les grands choix ?

Nous sommes cette année dans la révision triennale de notre IFSE. Nous avons monté l'IFSE des catégories A pour respecter les niveaux de référence fixés par le ministère, sachant que les B et les C étaient déjà à 140 % des cibles ou au delà. Nous avons aussi travaillé à la convergence entre filières et à réduire l'écart entre titulaires et contractuels. Nous avons en outre dû baisser l'enveloppe du CIA de moitié par rapport à l'an passé.

Les personnels de l'ENS se plaignent également de plus pouvoir manger au restaurant universitaire en cette rentrée faute de place. Un effet du repas à un euro ?

C'est très bien de mettre de l'argent sur la jeunesse, mais les mesures non ciblées de ce type sont vraiment problématiques. La fréquentation de nos deux restaurants universitaires a en effet augmenté de 30 %, avec un effet collatéral qui nous inquiète, à savoir la baisse de la fréquentation par les boursiers. Malgré un engagement remarquable des personnels du Crous, les conditions d'accueil et de sécurité se sont dégradées. Le Crous travaille donc à la gestion des flux avec des appariteurs qui veillent à ce qu'il n'y ait pas d'embouteillage et que la queue se déroule bien à l'extérieur.

Mais au delà du choc lié au repas à un euro, il y a un phénomène de saturation lié au fait que l'offre de restauration n'a pas pu accompagner l'arrivée de 10 000 étudiants sur le site de Gerland ces dernières années, avec l'installation de nombreuses écoles privées. Nous avons monté un comité des usagers et nous travaillons donc dans plusieurs directions : une augmentation du nombre de places de 10 %, un conventionnement avec l'Isara pour que les personnels puissent bénéficier de leur restaurant avec une subvention de notre part égale à celle que nous versons pour le Crous, une offre complémentaire de frigos connectés... Nous attendons avec impatience l'ouverture d'une nouvelle antenne du Crous à l'emlyon en janvier prochain. Mais nous avons posé la question : il est impossible de créer une file prioritaire pour les personnels, de même qu'il n'est pas possible de cumuler une offre de restauration universitaire avec des tickets restaurant.

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