Depuis la fin du XIXe siècle et « l’invention de la mise en scène », le théâtre n’a cessé de chercher ses formes dans la confrontation à la littérature, et plus particulièrement au roman. Aujourd’hui, les adaptations littéraires sont omniprésentes dans les programmations. Les raisons de cette persistance apparemment paradoxale de la littérature à mesure que la mise en scène s’autonomise sont tout à la fois économiques, historiques, esthétiques et politiques (recherche de légitimité, quête de nouveaux sujets, importation d’outils, effets de mode, exercice formel…). Le processus d’adaptation, en tant qu’épreuve de la friction entre médiums hétérogènes, questionne les limites de la représentation théâtrale et pousse la mise en scène à inventer des « solutions », c'est-à-dire à redéfinir son rapport à la fiction, à l'action, au personnage, au public, bref à produire, en acte, une théorie du théâtre. À partir d’exemples historiques et contemporains (André Antoine, Antoine Vitez, Jean-Pierre Vincent, Frank Castorf, Krystian Lupa, Marie-José Malis, Julien Gosselin, Sévérine Chavrier, Sylvain Creuzevault etc.), nous interrogerons pourquoi et comment les artistes de théâtre ne cessent d’en revenir à la littérature. Fascination pour « l’excès du roman » (Samoyault) d’artistes en quête d’une matière immontable, exploration de théâtralités nouvelles dans l’invention d’un rapport destructeur au livre, ou encore « épicisation du drame » (Szondi), tentative d’accueillir sur scène la totalité sociale ou la profondeur psychologiques de personnages : quels genres de théâtre s’inventent-ils au contact (parfois conflictuel) de la littérature ? La disparité des stratégies d’adaptations, entre assimilation, différenciation et atomisation, peut dès lors être vu comme outil d’une cartographie historique de l’art de la mise en scène, dont nous essaierons d’esquisser les contours.