Découvrez l'interview donnée par Emmanuel Trizac, président de l'ENS de Lyon, à AEF info, sur la question de la liberté académique. Entretien réalisé par Anne MASCRET, dans la dépêche 745964 d'AEF info, et reproduite in extenso avec l’aimable autorisation de l’agence de presse AEF info.
« Baisse structurelle de la trésorerie globalisée » et « incapacité à investir » sont aujourd’hui la « réalité inquiétante et porteuse de grands déséquilibres futurs » de l’ENS de Lyon, indique dans un entretien à AEF info, son président Emmanuel Trizac le 13 février 2026. Si l’École devrait approcher l’équilibre budgétaire cette année, ce n’est que grâce à sa réforme des droits d’inscription qui lui a rapporté 700 000 euros. Le président revient sur la stratégie scientifique de l’École, très liée à la stratégie scientifique de la ComUE. Il insiste sur les enjeux politiques de la recherche à l’heure où de nombreuses menaces pèsent sur la liberté académique des enseignants-chercheurs, estimant que « l’institution, elle, doit s’astreindre à deux choses : la réserve et la non-neutralité ». Il revient enfin sur le sujet de la DGG qui « soulève des interrogations quant à la prise en compte des contextes locaux ».
AEF info : L’ENS de Lyon est revenue à l’équilibre budgétaire l’an passé après deux années de déficit. Le sera-t-elle encore cette année ?
Emmanuel Trizac : La trajectoire budgétaire est en effet stabilisée depuis le compte financier 2024 et nous devrions terminer proche de l’équilibre dans le CF 2025. Mais cela s’est fait au prix de décisions difficiles – baisse de 10 % des budgets de toutes nos structures, arrêt des investissements et gels de tous les emplois vacants d’enseignants-chercheurs en 2025 – et cache une réalité aujourd’hui inquiétante et porteuse de grands déséquilibres futurs. À savoir la baisse structurelle de notre trésorerie globalisée – celle qui est non fléchée et qui représente les marges de manœuvre de l’établissement – et notre incapacité à investir, notamment dans l’immobilier. Pour 2026, nous avons décidé de revenir à une campagne d’emploi normale, consistant à publier autant de postes qu’il y a de départs.
AEF info : Votre réforme des droits d’inscription, appliquée pour la 1re fois cette année, vous a-t-elle donné de l’air, budgétairement parlant ?
Réforme des droits d’inscription : « Cela devrait donner matière à réflexion, couplé à un système de péréquation entre établissements et permettre de lever les tabous sur le plan national. »
Emmanuel Trizac : Nous en attendions 700 000 euros et c’est ce qu’il s’est passé. Sans cette réforme, nous serions donc au-delà du million de déficit. Mais j’insiste sur la dimension redistributive et de justice sociale de notre dispositif puisque 40 % des étudiants sont totalement exonérés de droits (ceux dont le revenu est inférieur au revenu médian de la population française) et 8 % payent à taux plein (ceux dont le revenu fiscal de référence est deux fois supérieur au seuil de richesse défini par l’Observatoire des inégalités, à savoir 200 000 euros pour une famille avec deux enfants par exemple). Cela devrait donner matière à réflexion, couplé à un système de péréquation entre établissements et permettre de lever les tabous sur le plan national.
AEF info : Parvenez-vous tout de même à dégager des marges de manœuvre pour mener une politique scientifique ambitieuse ?
Emmanuel Trizac : Notre politique scientifique est en réalité très articulée avec celle du site pour laquelle les établissements et la ComUE ont réussi à dégager plus de 5 M€, ce qui n’est pas rien. Cela se traduit au travers des objets RCD, réseaux de coordination disciplinaire (qui visent à mailler disciplinairement tout le territoire académique) et IT, instituts thématiques (davantage tournés vers l’extérieur sur les enjeux de société) : l’ENS porte par exemple, pour le compte de la ComUE, l’institut thématique sur l’IA et portera sans doute celui sur l’éducation. Il est également projeté que nous portions le RCD « Linguistique, lettres, arts, philosophie et langues ». L’idée est de donner aux communautés des lieux de concertation pour vraiment faire de l’interdisciplinaire et de se mettre en capacité de répondre aux grands appels à projets. Or faire dialoguer sciences exactes et SHS, sans cantonner ces dernières à un simple supplément d’âme, est historiquement au cœur des missions et de la stratégie de l’ENS de Lyon.
L’ENS a également un projet d’infrastructure de recherche avec l’acquisition d’un cryomicroscope électronique pour le second semestre 2026. Cet appareil, qui permet de voir la matière à toute petite échelle après l’avoir figée à basse température, est très important en santé pour étudier des échantillons biologiques de virus, de pathogènes, de membranes, etc. C’est un projet à 5 M€ qui n’a de sens qu’à l’échelle du site : outre nos fonds propres, il est d’ailleurs financé par l’ANR, le Feder, Shapemed@lyon, l’ANRS et les ONR. Et pour la logistique (fluides et entretien de la machine), nous ferons également appel au secteur privé.
AEF info : Vous allez lancer prochainement au sein de l’ENS de Lyon un « Institut des mondes durables ». De quoi s’agit-il ?
Emmanuel Trizac : Cet institut, qui sera lancé à la rentrée prochaine, vise à réfléchir aux conditions de vie de la société, à l’environnement au sens large. Nous avons déjà de nombreuses structures et initiatives, tant en formation (CPES) qu’en recherche (laboratoires EVS, IXXI, Triangle), qui travaillent sur ces sujets : l’Institut veillera à organiser et soutenir ce foisonnement et à promouvoir la collaboration entre sciences exactes, SHS mais aussi les arts, afin de ne pas oublier le registre des émotions. Il devra évidemment travailler en lien avec l’IT « Défis planétaires, territoires et transitions » lancé récemment par la ComUE. Nous venons de recruter pour ce projet une ingénieure de recherche qui a contribué à monter l’Académie du climat à Paris et allons recruter un professeur des universités pour diriger l’institut. Reste l’enjeu du financement : nous avons un projet de fondation afin de favoriser le mécénat.
AEF info : Avec le risque d’avoir un Institut des mondes vivants financé par des firmes polluantes ?
Emmanuel Trizac : Nous sommes en train d’élaborer une charte, afin d’anticiper toutes les questions qui pourraient se poser. Rien n’est insoluble.
AEF info : L’émergence de tous ces « instituts », structures sans murs, que ce soit en interne ou au niveau de la ComUE, n’entraîne-t-elle pas des coûts de coordination ? Comment éviter les deux écueils : coûts de transaction importants ou coquille vide ?
Emmanuel Trizac : Tous les moyens vont à la science. Les instituts thématiques de la ComUE nécessitent trois ou quatre postes pour la coordination. C’est donc au contraire assez remarquable en termes d’efficacité.
AEF info : Dans le contexte mondial actuel, avec les atteintes sans précédent portées contre la science – notamment les sciences du climat – par le gouvernement américain, est-ce également un moyen de faire de la politique ?
Emmanuel Trizac : Tout à fait. De la politique au sens de « ce qui régit vie de la cité », non partisane. Travailler les liens avec la société est aujourd’hui une nécessité impérieuse : cela veut dire aller dans les écoles, proposer des conférences grand public, ouvrir les portes, en un mot, sortir de notre tour d’ivoire.
Ce n’est pas en nous plaignant que nos budgets sont en baisse que nous allons émouvoir qui que ce soit.
Mais cela veut aussi dire garantir à tout prix la liberté académique qui n’est ni un luxe ni une coquetterie, mais qui est indispensable à une recherche utile et de qualité. Nous devons mettre la production de savoir à l’abri de toute interférence politique, économique ou religieuse. Car ce qui nous menace, pour reprendre une expression du sociologue Gérald Bronner que j’affectionne, c’est une « déchéance de rationalité ». On voit se développer aujourd’hui une indifférence au vrai, avec, outre-Atlantique, la mise à l’arrêt de travaux essentiels pour les défis de notre monde et la destruction de données de recherche. Ce qui est attaqué, c’est le travail de preuve qui fonde notre activité. Et sans ce travail de la preuve qui a vocation à établir ce qu’on appelle le vrai, c’est la démocratie elle-même, qui est réduite à un simulacre. Notre responsabilité est donc de politiser cette question à tout prix. Ce n’est pas en nous plaignant que nos budgets sont en baisse que nous allons émouvoir qui que ce soit.
L’institution, elle, doit s’astreindre à deux choses : la réserve et la non-neutralité. La réserve afin de se prémunir de toute vérité officielle ou doxa : il faut s’assurer que la parole des enseignants-chercheurs soit libre. Mais cela ne veut pas dire neutralité. Les écoles et les universités n’ont pas à être neutres, elles sont habilitées à se prononcer sur les questions de liberté académique. C’est la raison pour laquelle je suis par exemple récemment allé à Bruxelles pour représenter France Universités à un événement consacré à notre collègue sociologue turque Pinar Selek qui, malgré la prison, la torture puis quatre acquittements depuis 25 ans, est de nouveau attaquée pour sa participation à une table ronde académique.
AEF info : Autre sujet d’actualité, la délégation globale de gestion, avec l’injonction du MESRE d’atteindre les 80 % d’UMR en DGG d’ici fin 2027. Comment abordez-vous ce sujet à l’ENS de Lyon, vous qui n’avez pour le moment aucun laboratoire en DGG ?
Emmanuel Trizac : Nous n’avons pas d’opposition de principe, la simplification de la vie des laboratoires étant un objectif souhaitable, mais ce sujet soulève des interrogations quant à la prise en compte des contextes locaux (nombre de tutelles, nombre de sites…). Il est un peu curieux d’afficher des objectifs quantitatifs et d’embarquer ce sujet dans les COMP avant même d’en avoir défini les termes et décidé des règles à appliquer. Sans compter que ce sujet est percuté de plein fouet par la situation budgétaire très inquiétante du CNRS dont on est en train d’assécher la trésorerie, ainsi que par les discussions autour des instituts Carnot.
DGG : « Sans règles préalables, il y a un vrai risque de repli sur soi et d’archipellisation de la recherche. »
Quand le flou sera dissipé, il y aura un travail important à mener pour bien analyser les conséquences concrètes (RH et financières) et veiller à ne déstabiliser ni les UMR ni les établissements. L’ENS de Lyon a par exemple augmenté de 70 % ses ressources propres en dix ans, ce qui était jusqu’à présent un indicateur de performance. Il ne faudrait pas que la DGG vienne mettre à mal ces efforts et qu’on apparaisse faible sur ce sujet. Tout le monde doit s’y retrouver. Sans règles préalables, il y a un vrai risque de repli sur soi et d’archipellisation de la recherche.
AEF info : Cela peut-il également mettre à mal la péréquation que vous assurez entre sciences exactes et SHS ?
Emmanuel Trizac : Il faudra veiller en effet à ce que cela ne déstabilise pas la politique menée depuis longtemps à l’ENS de Lyon via notre « fonds recherche ». Il s’agit d’un fonds de mutualisation des ressources financières des laboratoires abondé par les préciputs et par l’établissement, à hauteur d’1 M€ par an. L’usage de ce fonds, décidé par le conseil scientifique, sert à financer des projets trop amont ou trop risqués pour être financés autrement, des collaborations, des rencontres scientifiques, des équipements… Il peut aussi financer les « laboratoires juniors », c’est-à-dire des projets d’étudiants non docteurs (en M2 ou titulaires de l’agrégation) en vue d’une publication scientifique ou l’organisation d’un colloque.
AEF info : Vous veillez aussi à soutenir les dépôts de projets européens par les SHS. De quelle manière ?
Emmanuel Trizac : Nous nous sommes rendu compte que les SHS étaient réticentes pour deux raisons, à savoir le manque de temps et le côté individuel de ces projets. Nous travaillons donc à collectiviser l’intérêt de ces projets européens, en faisant en sorte que le projet bénéficie davantage au département de formation, et au laboratoire de recherche. Nous avons pour cela créé un « fonds d’enseignement » dans lequel nous pouvons puiser pour compléter un besoin d’enseignement qui se fait jour quand un enseignant-chercheur est lauréat (que ce soit d’un ERC ou d’un IUF, qui s’accompagnent d’une décharge d’enseignement des deux tiers).
Nous avons aussi mis sur pied un système de décharge pour les enseignants-chercheurs qui voudraient monter un projet, à raison de 96h sur trois ans, des ateliers d’aide à l’écriture, une relecture par d’anciennes lauréates ou lauréats. Nous bénéficions ainsi du soutien de la cellule Ability (projet ASDESR) et nos deux VP recherche, (ce dédoublement est une nouveauté de mon mandat), assurent un suivi individuel des jeunes chercheurs.
