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Pourquoi comprenons-nous le monde ?

Couverture du livre "Pourquoi comprenons-nous le monde ?"
Publication

Bernard Lahire est sociologue, directeur de recherche CNRS, membre senior de l'Institut universitaire de France, et membre du Centre Max Weber au sein de l’équipe « Dispositions, pouvoirs, cultures, socialisations ». Il publie l’ouvrage « Pourquoi comprenons-nous le monde ? » aux éditions La Découverte.

Pourquoi comprenons-nous le monde ?

Bernard Lahire
Éditions La Découverte
Sciences sociales du vivant

Poursuivant sa belle dynamique après Les Structures fondamentales des sociétés humaines (La Découverte, Sciences sociales du vivant, 2023), Vers une science sociale du vivant (La Découverte, Petits cahiers libres, 2025) et Savoir ou périr (Paris, Seuil, Libelle, 2025), Bernard Lahire revient avec un tout nouvel ouvrage : Pourquoi comprenons-nous le monde ? publié aux éditions La Découverte et disponible dès le 27 août 2026. 

Le titre de cet essai peut, à lui seul, paraître un sérieux défi, mais c’est loin d’effrayer Bernard Lahire, qui a pour habitude, voire pour mission, de rappeler dans chacun de ses ouvrages à quel point il est primordial pour chacun et chacune d’entre nous de continuer à apprendre, savoir et comprendre afin de préserver les fondations de notre société. Ainsi, à l’heure où la désinformation et la remise en question des connaissances scientifiques gagnent du terrain, il propose d’explorer le « pourquoi » et le « comment » de notre compréhension du monde en s’appuyant sur des disciplines aussi riches que différentes : biologie évolutive, écologie, histoire des sciences, éthologie, neurosciences ou encore anthropologie. 

Entretien avec Bernard Lahire

À qui s'adresse cet ouvrage et pour quels publics l'avez-vous pensé en l'écrivant ?

C’est un ouvrage scientifique, qui essaie de renouveler la manière de penser les rapports entre le vivant, la technique et la science, mais qui s’adresse à un public au-delà des spécialistes. Dans tous mes livres, je m’efforce d’adopter une « ligne claire » en matière d’écriture et, contrairement à ce que l’on peut penser, il faut beaucoup travailler et savoir précisément ce que l’on veut dire pour atteindre la plus grande clarté possible. Ça vous pousse à ne pas compliquer inutilement les phrases, à trouver les bons exemples, à aller droit au but et à ne pas chercher à époustoufler le lecteur en pratiquant une rhétorique de l’esbroufe. Mon modèle en la matière, c’est L’Origine des espèces de Charles Darwin : il constitue à la fois une avancée scientifique majeure et un livre qui se lit assez facilement.

Pourquoi avez-vous décidé d'écrire un ouvrage sur ce thème précis ? Qu'est-ce qui a provoqué le déclic (s'il y en a eu un) ?

Une particularité de ce livre est qu’il n’était absolument pas prémédité (même sous la forme d’une vague idée) et qu’il ne correspondait à aucun projet en cours. Lorsque j’ai commencé à prendre des notes sur le sujet, je ne travaillais pas du tout sur cette question, mais sur les formes de gouvernement humain et non-humain (dans les espèces sociales caractérisées par des hiérarchies, des leaderships et des individus ou des couples « alpha »). Le livre s’est donc progressivement imposé à moi en chamboulant tout mon programme de travail.

Tout a commencé un jour où, par simple curiosité, j’ai regardé une vidéo consacrée au bio-mimétisme, réalisée par la Cité des sciences et de l’industrie de Paris, puis enchaîné avec l’écoute d’un podcast sur le même sujet. J’y ai découvert tout un pan de recherche scientifique et technologique, qui consiste à s’inspirer de « mécanismes » ou de « modes d’organisation » du vivant pour mettre au point des technologies plus efficaces, moins coûteuses en énergie, plus robustes ou durables. Ce qui a retenu mon attention, c’est surtout le fait que le vivant non-humain (végétal ou animal notamment) a « trouvé » au cours de l’évolution, sous l’effet de la sélection naturelle, des solutions particulièrement ingénieuses pour répondre à des problèmes de l’environnement.

Dans votre quête pour répondre à la question « Pourquoi comprenons-nous le monde ? », vous mobilisez un grand nombre de disciplines. Pouvez-vous nous expliquer en quoi cette approche multidisciplinaire est indispensable ?

L’ouvrage aurait tout aussi bien pu s’appeler Pourquoi le vivant semble-t-il avoir déjà presque tout inventé ? J’essaie en effet d’expliquer pourquoi les solutions élaborées par les humains dans le domaine technique paraissent si souvent faire écho à des mécanismes déjà présents dans le monde vivant. Et cette première énigme en appelle une seconde, qui concerne la congruence de notre connaissance par rapport à la réalité qu’elle cherche à comprendre : pourquoi comprenons-nous le monde ? C’est une question qui a été posée par de nombreux savants, parmi lesquels le mathématicien Eugene Wigner, les physiciens Roger Penrose et Freeman Dyson ou encore Albert Einstein. 

De ce fait, j’ai dû, pour résoudre ces énigmes, m’intéresser à des questions aussi diverses que les convergences biologiques, sociales et culturelles, le bio-mimétisme, le techno-inspirationnisme (qui désigne le processus de compréhension du monde s’inspirant des techniques), les liens profonds entre les différentes branches des mathématiques ou encore le mouvement d’unification scientifique qui emporte tous les domaines du savoir. Dit comme cela, ça ressemble à un ensemble désordonné de questions sans rapport entre elles. Or, c’est tout le contraire : j’essaie de montrer qu’il y a les mêmes logiques à l’œuvre dans tous ces problèmes. C’est donc la logique de ma recherche qui m’oblige à mobiliser des domaines de savoir différents pour résoudre une énigme : autant la sociologie, l’histoire et l'anthropologie des sciences et des techniques que l’éthologie cognitive, la biologie évolutive, la réflexion mathématique, l’intelligence artificielle et les neurosciences. La multidisciplinarité n’était pas une option mais une évidente nécessité.

Selon vous, le développement de l'intelligence artificielle et son utilisation actuelle par un public très large modifient-ils notre manière de penser la compréhension du monde ?

Tout dépend à quel niveau on pense le problème. L’intelligence artificielle pose (et va de plus en plus poser) un problème colossal du point de vue de l’apprentissage, de la formation intellectuelle des jeunes. Elle risque d’être plus entraînée à penser que les élèves (du primaire au supérieur). C’est un défi scolaire qu’il va falloir relever dans les toutes prochaines années si l’on veut éviter une catastrophe. 

Mais, d’un autre côté, on observe un va-et-vient extrêmement intéressant entre les travaux neuroscientifiques et le développement de l’intelligence artificielle. Tout progrès dans un domaine a des effets en retour sur l’autre, et inversement. L’intelligence artificielle a pu progresser dès lors qu’on a compris qu’il fallait fabriquer des réseaux de neurones artificiels et entraîner les machines sur de vastes corpus de données. Mais l’efficacité de l’intelligence artificielle a dépassé toutes les espérances (y compris de ses concepteurs) et permet en retour de comprendre le fonctionnement de notre compréhension du monde, basée sur la détection de régularités dans le monde. C’est donc un bond gigantesque en avant dans la compréhension des processus de pensée, et même de création scientifique, qui est en train de s’accomplir sous nos yeux.

D'un côté, on observe une défiance et une remise en cause des connaissances apportées par la science, et, de l'autre, le développement de l'intelligence artificielle génère un nombre exponentiel de recherches d'informations via l'IA, avec une volonté d'obtenir une réponse précise et juste le plus rapidement possible, d'où qu'elle vienne. N'y a-t-il pas là un paradoxe ?

La « guerre contre la science » initiée par l’administration Trump, mais observable un peu partout dans le monde, devrait susciter l’indignation générale. Il faut se rendre compte de l’énormité du problème : aujourd’hui, dans un pays comme les États-Unis, on peut enseigner en même temps le créationnisme et la théorie darwinienne de l’évolution, ce qui constitue une situation extrêmement préoccupante. Les attaques récentes contre la climatologie, la recherche médicale et, comme toujours, les sciences sociales, montrent l’ampleur de cette guerre. Et même si la France est moins impactée par cette idéologie anti-science (elle existe néanmoins), les baisses budgétaires colossales en matière de recherche conduisent à des effets similaires. En affaiblissant nos moyens de recherche, on affaiblit nos capacités collectives d’adaptation et on accroit du même coup les périls qui pèsent sur nous.

Et, comme vous le soulignez, on fait par ailleurs un usage effréné et peu critique d’outils comme l’intelligence artificielle ou d’appareils comme les ordinateurs ou les téléphones portables qui sont des produits, parmi bien d’autres, de la science moderne. D’un côté, on se méfie de la science et même on l’attaque ; de l’autre, on profite de tout ce qu’elle nous apporte. Ce genre de paradoxe ne peut se développer que dans des sociétés très « gâtées », dont les membres bénéficient quotidiennement des progrès de la science, et qui ne se rendent plus compte de tout ce qu’ils leurs doivent (en matière de conditions agréables de vie, d’hygiène, de santé et même de gain en espérance de vie, etc.).

Quel message souhaiteriez-vous que les lecteurs retiennent une fois le livre refermé ?

J’aimerais que les lecteurs regardent le vivant, la technique et les sciences avec un regard beaucoup moins blasé qu’on ne le fait ordinairement. Le relativisme, qui sévit dans certains secteurs du savoir, finit par oublier que non seulement nous possédons des savoirs extrêmement efficaces, congruents avec la réalité, mais que c’est cette efficacité et cette congruence qui nous permet d’agir sur elle. Face aux défis de la destruction de la biodiversité, du dérèglement climatique, de la montée sans précédents des inégalités de toute nature et des régimes autoritaires (près des trois quarts de la population mondiale vivent sous un régime autocratique ou autoritaire), seule la connaissance scientifique des mécanismes à l’œuvre dans ces phénomènes peut nous permettre de mettre en place des contre-feux réalistes et efficaces.

Notice de l'éditeur

Dans les médias

Agoravox 06.10.2026 Ce qui fait monde, ce qui défait les mondes...

Marianne 05.10.2026 Bernard Lahire : "Les chercheurs en sciences humaines et sociales devraient davantage lire de l’histoire des sciences"

Sciences humaines 19.09.2026 Le réel est à portée de science (accès payant)

France Inter 18.09.2026 Comprendre le monde, avec le sociologue Bernard Lahire

Libération 18.09.2026 Bernard Lahire, sociologue : «La science n’est pas là pour consoler ou donner de l’espoir aux gens»

L'Humanité 12.09.2026 Avec « Pourquoi comprenons-nous le monde ? », Bernard Lahire remonte aux racines de l’intelligibilité du monde (Accès payant)

En attendant Nadeau 12.09.2026 Embrasser le monde (Accès libre)

Cairn Info  29.08.2026 Entretien avec Bernard Lahire (Accès libre)

Pour la science 23.08.2026 Pourquoi les connaissances scientifiques sont-elles fiables ? (Accès payant)

Livres hebdo 15.07.2026 Bernard Lahire, « Pourquoi comprenons-nous le monde ? » (Accès payant)

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