14h-16h
Cyril Courrier, Professeur d'histoire romaine (Université Aix-Marseille, UMR 7299)
Cette conférence de Cyril Courrier, ouverte à toutes et tous, prend place dans le cadre du séminaire « Sciences de l'Antiquité aujourd'hui : épistémologie et débats », co-organisé par Anne-Sophie Noel (ENS de Lyon, HiSoMA), Mathilde Cazeaux (ENS de Lyon, HiSoMA), en collaboration avec Cléo Carastro (EHESS, Anhima).
Cyril Courrier est Professeur d'histoire romaine (Université Aix-Marseille, UMR 7299) et membre honoraire de l'IUF (2020-2025).
Pour une histoire ancienne vue d'en bas. Traditions historiographiques, enjeux méthodologiques, débats récents
L'idée d'écrire une histoire des subordonnés, des opprimés, des dépossédés — une histoire par en bas, ou, comme on le dit souvent, une histoire qui cherche à donner une voix à celles et ceux qui n'en avaient pas — naît dans le contexte des Annales. Contre le paradigme historique alors dominant, celui d'une histoire conçue comme une discipline exacte, fondée sur la précision, la chronologie, la haute politique et l'action des grands hommes, M. Bloch, L. Febvre et, surtout, G. Lefevre ont attiré l'attention sur l'importance de considérer le contexte de la vie « populaire », ses habitudes et ses associations, ses mémoires et ses traditions, pour comprendre les motivations qui sous-tendent les actions collectives. Épistémologiquement, l'History from Below se consolide après 1945, dans le contexte du marxisme britannique, quand une nouvelle génération d'historiens et d'historiennes, contre la lecture stalinienne de Marx, choisit de se concentrer sur les capacités d'action et les choix des hommes et des femmes dans la fabrication de leur propre histoire (ce que l'on appelle couramment l'« agency »). Depuis, l'History from below s'est imposée comme un mouvement historiographique durable, en particulier dans les postcolonial studies, qui, en important les méthodes de l'anthropologie culturelle, ont progressivement dépassé le seul cadre de l'histoire du travail.
De ce mouvement, l'histoire ancienne est longtemps demeurée en marge. Un reflet de l'état des sources certes (la documentation disponible jette un éclairage nourri sur les élites et en émane souvent), mais aussi de leur exploitation par les historiens, qui, consciemment ou non, ont accepté les descriptions des auteurs anciens. Or, aux yeux d'un Cicéron ou d'un Tacite, les Romains « ordinaires » étaient des idiots politiques, des miséreux, des fainéants et des perturbateurs d'un ordre social dont les Grands (sénateurs, chevaliers, décurions, curiales…) étaient évidemment les garants.
L'objectif d'une « histoire (ancienne) vue d'en bas » (qui n'est donc pas seulement « une histoire du bas ») est de les soustraire à ces jugements, sans attribuer rétrospectivement à leurs actions une cohérence qu'elles n'ont peut-être pas eue, ni donner aux subalternes un rôle qu'ils n'ont peut-être pas joué. Cela implique en revanche de les considérer comme des acteurs sociaux, dont on essaie de restituer, dans les conditions qu'ils ont affrontées, les motivations, justifications, réactions, en bref les valeurs qui ont sous-tendu leurs conduites, aussi peu familières qu'elles puissent nous paraître aujourd'hui.
Nous présenterons les défis qui se posent à l'historien et l'historienne de l'Antiquité pour l'écriture d'une telle histoire, contrainte à naviguer dans les marges des sources, pour y repérer, par l'espace, le langage ou les inscriptions, les traces de cultures qui, pour le dire en termes passeroniens, ne sont pas pure imitation de celle des élites, mais lieux de pratiques propres et créatives.
Gratuit
Courriel : anne-sophie.noel [at] ens-lyon.fr
Mots clés
Disciplines
