Delphine Antoine-Mahut, Pablo Jensen, Samuel Lézé, Stéphane Madelrieux
L’objectif théorique du séminaire est de problématiser la catégorie polémique de « modernité » à partir des débats traversant la philosophie, l’anthropologie, la littérature, les arts et les sciences, sans limites temporelles ni géographiques. Ouvert aux étudiantes et étudiants, doctorantes et doctorants, chercheuses et chercheurs confirmés, quelle que soit leur discipline d’origine, le séminaire « Problèmes de la modernité » se veut être un lieu de formation et d’échanges à la fois libres et informés.
Le thème de l’année est « Naturalisme, Sciences et Environnement »
Ce cycle d'interventions, d'échanges et de réflexions interdisciplinaires s'inscrit dans le cadre institutionnel du séminaire "Problèmes de la modernité" et de la création, à l'ENS de Lyon, d'un nouvel Institut des mondes durables. Chaque séance (le jeudi matin de 10h à 13h) sera largement ouverte à tous les étudiant.es, élèves et personnels, toutes disciplines confondues, désireux d'alimenter une réflexion critique collégiale sur les origines et modalités de la crise écologique contemporaine et sur les outils théoriques que les sciences humaines, sociales et expérimentales, mettent à notre disposition pour tenter de bâtir un futur commun.
Qu'est-ce qui nous a conduits à la catastrophe écologique en cours ? Pour agir efficacement, il importe de savoir répondre à cette question. Et les coupables potentiels ne manquent pas : égoïsme humain, capitalisme, productivisme, dualisme, vision mécaniste de la Nature...
Dans ce séminaire, nous nous concentrerons sur le « naturalisme », qui, selon Philippe Descola, caractérise la vision occidentale du monde depuis la révolution scientifique du XVIIe siècle. Il écrit ainsi : « La cause principale de l'entrée dans l'anthropocène... c'est le développement... du mode de composition du monde naturaliste fondé, pour la première fois dans l'histoire de l'humanité, sur l'affirmation d'une différence de nature... entre les humains et les non-humains... Le résultat est l'émergence d'une nature hypostasiée, vis-à-vis de laquelle les humains se sont mis en retrait et en surplomb pour mieux la connaître et la maîtriser ».
Cependant, cette caractérisation du « naturalisme » est contestée par de nombreux philosophes, qui considèrent au contraire que celui-ci est une forme de monisme établissant une continuité forte entre les humains et les non-humains, à l'image de la théorie de l'évolution de Darwin. Celle-ci réussit en effet à rendre compte, au moyen d'un mécanisme aveugle fondé sur les seules lois naturelles, de phénomènes jusque-là considérés comme résultant d'une intention divine. Ce serait non pas le naturalisme, mais le dualisme, hérité du christianisme, qui serait responsable de la domination occidentale sur la « nature ».
Au-delà du débat philosophique sur le concept de naturalisme, ce séminaire permettra de débattre de questions importantes pour mieux comprendre et agir face à la catastrophe environnementale :
- Incriminer le naturalisme occidental conduit à un regain d'intérêt pour ces autres cosmologies (totémisme, animisme ou analogisme), censées entretenir des relations moins nocives avec leur environnement. L'animisme peut ainsi être réinvesti pour penser des relations plus respectueuses à l'égard des vivants. Mais renoncer au naturalisme, n'est-ce pas aussi renoncer aux outils critiques dont il est porteur ? Renoncer aux seules explications causales, en admettant des entités surnaturelles pour mettre fin aux enquêtes scientifiques ? Renoncer aux discussions ouvertes, alors que les alternatives pourraient nous imposer des valeurs absolues et indiscutables ?
- Quelle est la place des sciences dites « naturelles » dans ce débat ? Car si les sciences ont joué un rôle essentiel dans la domination du monde, de nombreux résultats récents des sciences du vivant (intelligence, personnalité, sensibilité des animaux, liens entre espèces, dépendance des humains vis-à-vis des dynamiques propres aux vivants...) montrent l'arbitraire d'une frontière étanche entre humains et non-humains. Ces résultats nous conduisent à penser les vivants comme des êtres autonomes, dignes de respect, d'égards, de par leur continuité biologique avec nous, humains, mais aussi de par leur vulnérabilité, qui est aussi la nôtre, enchevêtrés que nous sommes dans les écosystèmes dont nous dépendons (pollinisateurs décimés par les pesticides, biodiversité, etc.).