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« L’envers des mots » : Crush

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Article du 2 juin 2024, paru dans le média en ligne The Conversation, dans le cadre du partenariat avec l'ENS de Lyon. Par Christine Détrez sociologue à l'ENS de Lyon au sein du Centre Max Weber. Elle est également vice-présidente Recherche de l'ENS de Lyon.

Elle est l'autrice du livre Crush - Fragments du discours amoureux paru en mars 2024.

Le crush est « une attirance qui a vocation à rester cachée de la personne concernée ». Shutterstock

Est-ce un flirt ? Non. Une romance ? Non plus. Un amour imaginaire ? Pas davantage. Si le terme « crush » est entré dans les dictionnaires en 2023, on se trouve souvent bien en peine dès qu’il s’agit de lui trouver un synonyme.

Il y a quelque chose de flou dans le « crush », de « non-défini dans la définition » pour reprendre les termes de Mehdi, l’un des jeunes rencontrés pour mon enquête intitulée Crush. Fragments du nouveau discours amoureux, quelque chose qui nous renvoie donc à toutes ces interrogations contemporaines autour de l’amour, des fondements du couple, de la place qu’on lui donne ou encore des espaces de la rencontre amoureuse.

Même s’il n’est arrivé qu’il y a une dizaine d’années chez les adolescentes et les adolescents français, le terme « crush » est ancien. Un dictionnaire d’argot américain retrace son étymologie de l’ancien français à l’anglais, au XIVe siècle. On le retrouve beaucoup plus tard, à la fin du XIXᵉ siècle aux États-Unis. Des chercheuses qui ont travaillé sur les archives des universités qui se créent alors, notamment sur des journaux intimes d’élèves, montrent que le terme fait complètement partie du folklore estudiantin.

À la fin du XIXe siècle, une étudiante américaine de première année se doit d’avoir un crush pour une étudiante d’un niveau supérieur. Une bascule s’opère à la charnière du XXᵉ siècle : le crush est alors pathologisé, des articles sont publiés pour alerter les mères des dangers que courent leurs filles à avoir des crushs, présentés comme des voies vers le lesbianisme, faisant peser un risque pour la natalité. Ce moment de bascule est la première trace d’un usage massif du terme « crush » par rapport à la vie sentimentale des jeunes, qui fait ensuite flores dans la culture populaire américaine, notamment dans la chanson.

Derrière le flou inhérent au crush, les entretiens avec les adolescentes et adolescents font ressortir un certain nombre de règles sous-jacentes : l’engouement ne doit pas durer trop longtemps, il ne doit pas être trop intense et, à la fin du lycée, ou au moins de la période étudiante, on est censé passer à autre chose. Pour le résumer en quelques mots, on peut dire que le crush est « une attirance qui a vocation à rester cachée de la personne concernée ».

S’il y a une dimension secrète dans le crush, ce secret se partage avec un groupe de copains et de copines. Comme dans le deuil, dont Marcel Mauss écrivait que c’est « l’expression obligatoire des sentiments », le crush s’inscrit dans une grammaire collective, qui n’a de sens que parce qu’elle est partagée. On en parle, on apprend à en décoder les signes, on lui attribue des surnoms, on élabore des stratégies.

Le crush est soutenu, entretenu, et même parfois provoqué par les discussions. Il fonde la cohésion du groupe tout en constituant une pratique culturelle, ce qui n’était pas le cas avec les « béguins » des générations précédentes. Auparavant, on pouvait parler de ses coups de cœur avec ses amis et amies mais l’obsession – et les discussions – s’arrêtaient quand on rentrait chez soi, ou qu’on raccrochait le téléphone, dans un temps où l’on payait les conversations selon leur durée.

Alors que le flirt des années 1960 a été institué en culture par l’univers de la chanson ou des émissions comme Salut les copains (qui faisait le promotion de cette nouvelle relation où on peut se promener main dans la main, aller au cinéma ou aller danser avec une personne qui n’est pas forcément celle avec qui l’on va se marier) le crush est entretenu par les réseaux sociaux, lieu de multiples enquêtes ou de jeux avec les mèmes et par les séries Netflix.

Sur Netflix d’ailleurs, notons que la notion de crush est réappropriée par toute une série de films et de séries queer. C’est comme si une romance queer était autorisée par ce terme-là, comme s’il permettait enfin d’accéder à des histoires queer qui ne s’arrêtent pas à des récits douloureux ou aux difficultés du coming out. Le crush est aussi un moyen en quelque sorte d’explorer le champ des possibles.


Cet article s’intègre dans la série « L’envers des mots », consacrée à la façon dont notre vocabulaire s’étoffe, s’adapte à mesure que des questions de société émergent et que de nouveaux défis s’imposent aux sciences et technologies. Des termes qu’on croyait déjà bien connaître s’enrichissent de significations inédites, des mots récemment créés entrent dans le dictionnaire. D’où viennent-ils ? En quoi nous permettent-ils de bien saisir les nuances d’un monde qui se transforme ?

De « validisme » à « silencier », de « bifurquer » à « dégenrer », nos chercheurs s’arrêtent sur ces néologismes pour nous aider à mieux les comprendre, et donc mieux participer au débat public. À découvrir aussi dans cette série :

Christine Détrez, Professeure de sociologie, ENS de Lyon

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.

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