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Débat : Changement climatique, une illusion ? La fabrique des discours climatosceptiques

couveture de la revue Mots
Actualité

Résumé

ENS Éditions, en partenariat avec Sciences Po Lyon, avait organisé ce jeudi 10 février un débat intitulé "Changement climatique, une illusion ? La fabrique des discours climatosceptiques", en lien avec le dernier numéro de la Revue Mots (Discours climatosceptiques).

Description


Entourée de l'ensemble des contributeurs de ce numéro, qui illustrait par leur seule présence la dimension interdisciplinaire de la revue, Chloé Gaboriaux, directrice de la revue, avait la responsabilité d'animer ce débat. Pour débuter la soirée, elle a choisi de revenir sur la genèse de ce numéro et des autres. Comment fabrique-t'-on un numéro ?

Elle rappelle tout d'abord le principe de fonctionnement de cette revue : chaque article est évalué en "double aveugle" par un comité éditorial pluridisciplinaire composé de 15 personnes. Au départ, un projet est porté par le coordonnateur et c'est à partir de son projet de dossier, que d'autres chercheurs vont envoyer leur papier.

La proposition initiale de Albin Wagener  a intéressé le comité éditorial qui, à l'approche de la publication du rapport du GIEC, était étonné de constater la réception de ce discours scientifique.

Pourquoi ce sujet ?

C'est donc Albin Wagener qui répond à cette question : "Les conversations avec les collègues. Les discours écologiques du point de vue de ceux qui renient ce discours".
Il s'est immédiatement poser la question  "Comment travailler sur cette question-là de manière interdisciplinaire ?" mais aussi toutes les autres : Comment ces discours climato-sceptiques circulent ? Comment sont-ils structurés ? Qui parle ? Avec quels objectifs ?
Il s’agissait de faire un état des lieux sur le fonctionnement, la structuration et la portée de ces discours.

Avec Renaud Hourcade, Alban Wagener a rédigé une introduction intitulée "le climatosecpticisme : une approche interdiscursive" qui démontre le dialogue et l’interdisciplinarité nécessaire pour aborder ces questions.

Le caractère récurrent des discours climato-sceptiques fait ressurgir des formes de militantisme face à une montée d’un consensus scientifique. On trouve notamment le discours climato-sceptique dans les médias de niche : Cnews, Sud Radio, etc.
Nous sommes dans un paradoxe : qu’est ce qui permet à une minorité militante de survivre et de prendre de l’ampleur par rapport à un consensus scientifique ?

Renaud Hourcade partage l'intérêt pour lui de travailler avec un linguiste car

le discours est évidemment très important. "On a besoin des linguistes. Notre dialogue est extrêmement bénéfique, on a des entrées différentes sur les mêmes objets" observe-t-il.

La naissance du terme climato-sceptique

Chloé Gaboriaux demande à Élise Schürgers comment ce terme s'est forgé et

quels présupposés il charrie ?
"C’est un néologisme par composition  -Climat et sceptique- qui apparaît en 2004. Le terme sceptique a un pouvoir combinatoire. Autour de 2009-2010, il commence à se généraliser, car il entre dans le débat dans la population, après les débats scientifiques. Il faut bien sûr que le mot climat soit un référent partagé pour que climato-sceptique puisse exister en tant que tel."

L'animatrice indique que cette étiquette est revendiquée. Dans ce numéro de Mots, on voit bien que les trois articles parlent de choses différentes (Anti -vegan, Brexit, discours conservateurs aux États-Unis)  mais qu'ils ont en commun le travail des discours climatosceptiques. Ces thèmes sont d'ailleurs représentatifs du nombre d’articles reçus, tient-elle à souligner.

Les discours véganes et les climatosceptiques

En travaillant sur cette entrée "vegan", il a été observé que dans les commentaires des articles grand public traitant de cette question, il y avait des références au climat. Le lien entre ces deux questions est-il automatique ?

Dans les médias, il y a différentes opinions. Il est intéressant de regarder la réception des articles . Identifier la dimension culturelle du fait de manger de la viande. Il y a des tensions morales sur le spécisme. La logique climato-sceptique/animaux est complexe.
Il existe différents degrés de scepticisme : Il y a des scepticismes racistes, des scepticismes sans fondement, « que ferait-on des prairies si les animaux ne mangeaient pas l’herbe ».« si on enlève les animaux il faut du soja, le soja polluerait plus, on veut du débat technique. Est-ce toujours sincère ? Ou veut-on légitimer le fait de ne rien changer ?
Ou alors des réactions de type « je m’en fiche » peuvent-elle être considérées comme climato-sceptique ? 

C'est une question complexe.

L’association entre Brexiter et climatosceptique

Pour Alma-Pierre Bonnet,  l’association entre Brexiter et climato-secptique est contre intuitive. Le lien n’est pas forcément évident. Pour bien comprendre, il faut aborder ce sujet avec le prisme de la communication politique. Il faut voir le Brexit comme une question culturelle et pas forcément comme un rejet de l’union européenne.

À ce titre, il donne un exemple édifiant : Quelle a été la deuxième question le plus posée sur google un jour après le vote ?  La réponse est "Qu’est ce que l’Union européenne ?"

En fait, ce débat s’est focalisé autour de deux axes : les gagnants et les perdants de la mondialisation.
Discours populiste : le "peuple pur" contre une élite qui va ériger la question du climat comme une religion et qui va en profiter pour imposer de nouvelles mesures contraignantes. Le Brexit a été construit comme une utopie néolibérale pour se débarrasser des normes environnementales de la CEE. C’est un outil rhétorique pour les Brexiters.

Au Royaume Uni se sont plus les élites qui vont mettre en avant le discours climato-septique à l’inverse de la France.

Le think tank de l’AEI-American Enterprise Institute et l'ingénierie climatique

Johanna Gouzouazi* a étudié un think tank aux États-Unis ! Le think tank de l’AEI-American Enterprise Institute. Elle note qu'en 2010, il va produire plusieurs discours où il devient de plus en plus alarmiste. En découvrant des solutions d'ingénierie climatique consistant à refroidir la planète, cette solution va être identifiée comme acceptable par rapport à la notion de changement climatique. Face "à ce médicament dangereux les gens vont avoir peur et vont accepter des médecines plus douces". L'intérêt est la continuité des intérêts dominants : Business as usual.

Ce think tank décide de mettre en place un masquage politique. Il s'adresse aux conservateurs. Le GIEC est bien sûr la "bête noire" et en conséquence d'autres scientifiques sont sollicités. Johanna Gouzouazi montre comment dans leurs écrits, on peut identifier les ressorts de leur discours.

*Il faut préciser que cet article a été écrit avec Camille Nous qui n’est pas une personne mais un collectif de chercheuses et de chercheurs qui souhaitant exprimer leurs refus de la compétition et pour manifester le caractère collaboratif de leur travail, signe donc « Camille Nous ». Camille Nous publie souvent dans la revue Mots. Seule Johanna était présente lors de ce débat.

L'animatrice pose des questions générales

Qu'est ce que ça veut dire d'étudier ces discours ? Quel est l'enjeu de ces études ? Pourquoi est ce important ? Comment peut-on le faire avec nuance ?

Renaud Hourcade répond qu' étudier apporte une valeur ajoutée et permet d'avoir le temps de chercher les nuances, d'affiner la notion de climatosceptique. L'histoire permet de comprendre. C'est la posture intellectuelle de compréhension : il ne s'agit pas de dénoncer mais de comprendre.

On constate une évolution du climatoscepticisme des entreprises. Cela a basculé lorsque le climatoscepticisme est entré dans le langage conservateur et est devenu un discours de résistance. Les climato-sceptiques ne contestent pas le GIEC sur la science mais sur les valeurs.

Alma-Pierre Bonnet : si on observe le monde anglo saxon cela annonce souvent ce qui va arriver chez nous plus tard. En Grande-Bretagne, la véracité du changement climatique, "on s'en fiche". Ce que l'on va mettre en avant c'est un lobby des élites et le fait qu'ils vont s'en servir contre le peuple : par exemple l'augmentation des prix est perçue comme étant contre le peuple. Pour un groupe de surveillance de la neutralité carbone le but est de vérifier ce que fait le gouvernement car ce qu'il va faire va être contre le peuple.

Autre exemple, récemment, dans le Figaro, il y a eu une Tribune d'une centaine de parlementaires attirant l'attention sur le danger que représente les écologistes qui s'attaquent à la question de la chasse. Celle-ci étant pour eux un fondement culturel. Il est important pour les chercheurs d'identifier ces discours pour les déchiffrer.

Que fait-on de notre propre référence politique quand on est chercheur ? 

Johanna : Cela est bien sûr une grosse difficulté puisque l'on a forcément un avis sur notre objet de recherche. Elle se rappelle que lorsqu'elle n'avait pas d'outils, elle avait l'impression de produire "un discours de plus". L'analyse du discours est un outil qui permet de produire un écrit scientifique. Cette démarche qui interrogeait la politisation lui a permis une réflexivité.

Elise Shürgers évoque quand à elle, l'acceptation d'une situation inconfortable et elle accepte que ses travaux puissent être analysés par d'autres chercheurs. "C'est très bien ainsi"

Quels enseignements vous aimeriez que l'on tire de ce dossier ?

Johanna Gouzouazi répond qu'elle souhaiterait que cela apporte aux lecteurs un recul critique sur cette question et de manière générale, un recul critique sur les discours.

Renaud Hourcarde pense qu'il faut que le débat scientifique reste un débat démocratique.

 

La revue Mots.
Les langages du politique s'inscrit dans une perspective interdisciplinaire, à la croisée des Sciences du langage, des Sciences du politique et des Sciences de l'information et de la communication. Mots. Les langages du politique publie des dossiers thématiques et des articles en rubrique « Varia », des notes de recherche, des comptes rendus de lecture. Les articles sont publiés en français et sont accompagnés de résumés avec mots clés en français, anglais et espagnol. La revue est publiée avec le concours du CNRS et avec l'appui scientifique des UMR CRAPE, ICAR, Triangle, de l’EA CEDITEC et de la Société d’étude des langages du politique (SELP). En savoir +

 

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