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Diriger le Ciham après le confinement

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Actualité / Interview

Résumé

Jean-Louis Gaulin, directeur du Ciham, nous fait part de son expérience avant, pendant et après le confinement.

Description

Le Ciham : quelques chiffres

- 53 chercheurs ou enseignants chercheurs
- 11 personnels techniques et administratifs
- 53 doctorants ou post-doctorants

Quels ont été les effets sur la recherche et sur l’organisation ?

Je ne répondrai pas à cette question la même chose aujourd’hui qu’il y a deux mois. J’ai l’impression que nous sommes passés par plusieurs phases.

La première a été celle de la déprogrammation et de l’annulation d’activités. Par exemple, nous devions accueillir début avril un professeur invité de l’université de Bergame en Lombardie, la région touchée en premier par l’épidémie. Dès le début du mois de mars, nous étions inquiets, car l’Italie et l’Espagne font partie de nos terrains privilégiés et que nous y avons de nombreuses coopérations scientifiques. Nous avons dû annuler des missions et rapatrier deux chercheurs qui se trouvaient, l’un à Turin, l’autre dans la province de Cáceres en Espagne (chantier archéologique d’Albalat).

À Lyon, nous avions prévu de participer aux Nocturnes de l’Histoire et aussi de présenter à la bibliothèque Diderot de Lyon, le 2 avril, un ouvrage de Jean-Louis Biget qui fut professeur à l’ENS de Saint-Cloud. Nous avons annulé l’événement avant même les décisions gouvernementales. Pour la petite histoire, le livre a été achevé d’imprimer le 17 mars. Après quelques semaines passées en confinement, il a été livré au diffuseur et est désormais disponible (J.-L. Biget, Église, dissidences et société dans l’Occitanie médiévale, CIHAM-Éditions).

À la période d’annulation a succédé la période de réorganisation : toute l’équipe est passée en distanciel. Je dois préciser que cela a été grandement facilité par le fait que nous sommes déjà "rodés" au travail en réseau et à la visioconférence. Le laboratoire est situé sur deux sites distants de plus de 220 km (Lyon et Avignon) et compte plusieurs implantations sur chaque site.

Si nous avions déjà partiellement une culture de la recherche à distance, il est certain que le changement a été soudain pour le personnel administratif. Dans l’urgence, il a donc fallu veiller à ce que tout le monde soit en capacité d’accomplir ses missions et parte donc avec ce qu’il faut pour le faire (ordinateurs, disques durs externes, etc.). La direction a adopté Big Blue Button qui est progressivement devenu l’outil privilégié pour nos réunions, même si d’autres offres (elles abondent…) ont été testées. Il a fallu s’adapter, car on ne mène pas de la même manière une réunion en présentiel ou à distance : de l’avis général, la visioconférence est plus fatigante et demande plus de discipline. Des études seront à faire pour évaluer les conséquences de ces nouvelles façons de travailler.

Du côté de l’enseignement

La "continuité pédagogique" a imposé un effort inédit. Pour ma part, j’ai continué mon séminaire de recherche sur l’Italie médiévale. Actuellement, je dirige une élève en master 1 de l’ENS de Lyon. Nous avons tenu des séances de travail à distance afin qu’elle puisse mener à bien son projet d’étude de registres d’un notaire de Beaucaire au XVe siècle. Les doctorants du CIHAM ont d’eux-mêmes reprogrammé leur séminaire en visioconférence, une initiative à saluer.

Une période de projets pour la recherche et de questionnements

Le confinement n’a pas empêché les chercheurs de travailler. Des articles voire des livres en souffrance reviennent à la surface, de nouveaux programmes démarrent sous la forme de Online Conference et les appels à projets sont toujours scrutés. Nous sommes actuellement engagés dans la réponse à un l’appel à projets Equipex+.

La période que nous vivons est aussi un temps de réflexion, de retour sur le passé… Ce que font volontiers les historiens. La notion de crise nous interroge ainsi que la force de l’événement à l’opposé du temps long que les historiens ont longtemps privilégié. Cette crise sanitaire se produit alors que les conséquences de la crise financière de 2008 sont encore visibles. On peut se demander si ces crises à répétition, mais d’un genre différent, ne seront pas de puissants vecteurs de transformation de la société. Les médiévistes du CIHAM sont tentés de faire la comparaison entre le XXIe siècle et le début du XIVe siècle lui aussi fertile en crises de toute nature… Le rapprochement entre l’épreuve que nous traversons et la période où sévit la peste noire en 1348 est inévitable. Mais la comparaison a des limites : on estime qu’entre un tiers et la moitié de la population européenne périt de l’épidémie de peste entre 1347 et 1353.

Sollicitation du laboratoire

Spécialiste de l’histoire de la santé et de la médecine au Moyen Âge, Marilyn Nicoud est professeur à Avignon Université et directrice-adjointe du laboratoire. Elle est intervenue lors d’une émission à France Culture. Elle a été récemment sollicitée pour contribuer à la revue AOC Média avec un article intitulé : Peste et covid-19 : même combat ?, sous presse, qui débute ainsi : "La question peut sembler provocante, pour ne pas dire déplacée. Ni la nature de l’épidémie actuelle causée par un virus là où la peste est provoquée par une bactérie, ni sa létalité qui, même si elle reste incertaine du fait des doutes sur le nombre de cas recensés, n’en est pas moins très faible au regard de la mortalité due au yersinia pestis dans sa forme bubonique et plus encore pulmonaire, ne rendent a priori ces deux infections comparables. Face à une situation sanitaire exceptionnelle et à la mise en quarantaine de populations à l’échelle de pays entiers, nombre d’historiens, dans les journaux ou sur les ondes, sont toutefois appelés à donner de la voix pour évoquer l’épidémie de peste, apparue au milieu du XIVe siècle."

Et maintenant ?

Nous continuons de travailler et de rester positifs, bien que l’incertitude perdure. La sociabilité du lieu de travail nous manque ainsi que l’accès à nos terrains favoris, l’Espagne, l’Italie, le Maghreb et le Proche-Orient. Sans parler des liaisons Lyon-Avignon…

La situation commence d’être difficile pour les doctorants en début de thèse et pour les chercheurs qui ont besoin d’avoir accès aux archives, aux bibliothèques et aux chantiers archéologiques. Contrairement à une idée très répandue, une idée fausse, tout n’est pas numérisé. Bien sûr des progrès spectaculaires ont été réalisés et les images sont aujourd’hui d’une qualité exceptionnelle. Elles procurent, au bureau ou à domicile, un grand confort d’étude… Mais la numérisation doit être précédée d’une étude in loco et le contact avec les archivistes, les bibliothécaires et les chercheurs sur place nous manque. On ne travaille pas de manière isolée, on a besoin de contacts.

Pour le moment, nous programmons des manifestations scientifiques en ligne : le 11 juin, les doctorants du CIHAM organiseront leur séminaire en visioconférence ; le 24 juin, nous aurons un conseil de laboratoire et notre assemblée générale annuelle.

Et demain ?

Comme tous les citoyens, nous réfléchirons sûrement davantage avant de programmer des déplacements de travail. Sont-ils tous indispensables ? Il faudra probablement trouver un nouvel équilibre entre la mobilité et le télétravail. La question était déjà posée avant la crise sanitaire et la question de l’empreinte carbone de nos activités est plus que jamais d’actualité.

On pourra aussi se poser des questions sur l’organisation de la société, sur les liens avec l’homme et la nature. La crise sera-t-elle salutaire ? L’historien ne peut que poser la question.

Jean-Louis Gaulin, directeur du Ciham

Portrait de Jean-Louis GaulinAncien élève de l’ENS Saint-Cloud, ancien membre de l’École française de Rome et agrégé d’histoire, Jean-Louis Gaulin est professeur d’histoire médiévale à l’université Lyon 2, spécialiste d’histoire italienne. Ses travaux portent sur l’agronomie médiévale, sur l’histoire du crédit et de l’endettement et sur la comptabilité médiévale (castellanie.net).

Il a récemment publié avec G. Todeschini, Male ablata. La restitution des biens mal acquis, XIIe-XVe siècles, Rome, École française de Rome, 2019.
Avec Susanne Rau (Université d’Erfurt et chercheuse affiliée de l’ENS de Lyon), il copilote le programme CoMOR Configurations of European Fairs. Merchants, Objects, Routes (1350-1600) financé par l’ANR et la DFG et dont le premier Workshop.

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