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Vivere civile : ordres, armes et religion chez Machiavel

Date
jeu 13 sep 2018
Horaires

14h

Lieu(x)

D2.121

Intervenant(s)

Xin Zhu

Langue(s) des interventions

Description générale

Titre : Vivere civile : ordres, armes et religion chez Machiavel

Doctorant : Xin Zhu

Résumé : 

La Rome antique, tant à l’époque des rois qu’à celle de la république, constitue un bon modèle de gouvernement sous la plume de Machiavel. Ce modèle, présenté dans le cadre d’une interprétation de l’histoire politique romaine, semble être fréquemment désigné par l’expression de vivere civile ou encore celle de vivere libero. Qu’est-ce exactement que le vivere civile selon Machiavel ? D’après les réponses des chercheurs de l’école de Cambridge, le vivere civile serait une république conçue comme « structure of virtue », c’est-à-dire l’institutionnalisation de la virtù civique promouvant la virtù des citoyens (J.G.A. Pocock), ou encore le nom de tout régime républicain caractérisé par son indépendance vis-à-vis de l’extérieur et par l’autogouvernement de ses citoyens (Q. Skinner) : l’équivalence entre vivere civile et régime républicain serait complète. Nous pensons à l’inverse que le vivere civile est pensé avant tout en opposition à la tyrannie comme une bonne forme de communauté politique régie par les lois et ordini (elle peut à ce titre se réaliser éventuellement dans un cadre monarchique et non seulement dans une république). Par ailleurs, le vivere civile se fonde sur trois pierres angulaires interdépendantes: l’ensemble des lois et des ordini, les armes et la religion, pensés conjointement dans le cadre d’une république conquérante. Notre problématique regroupe plusieurs questions : par rapport à la tradition, quelle est la particularité de l’idée machiavélienne du vivere civile ? Quelle est la nature et quel est le contenu de la justice dans le vivere civile machiavélien ? Pourquoi une république « expansionniste » (c’est-à-dire une république qui désire se développer par les conquêtes militaires) est-elle supérieure à une république « conservatrice » (qui se contente de son territoire, sans chercher à s’agrandir) ? Pourquoi faut-il armer ses propres citoyens dans la république expansionniste ? Quel rôle la religion joue-t-elle dans le vivere civile ? Comment remédier à la corruption du vivere civile ? etc. Ces questions, pourtant, sont plus complexes qu’il pourrait y paraître et méritent qu’on y accorde plus d’attention. Outre d’importantes études anciennes, divers travaux publiés ces dernières années ont présenté sous de nouveaux visages les aspects juridique, militaire et religieux du vivere civile machiavélien. La thèse entend ici les aborder de front, en mettant en évidence la pluralité et la complexité du lexique et de la sémantique des notions juridiques, militaires et religieuses propres à la langue du vivere civile chez Machiavel : « leggi », « ordini », « giustizia », « iugiuria », « ordinario », « straordinario », « armi », « armato », « disarmato », « religione », « costumi », « povertà », « bontà », « virtù » et « corruzione ». Les termes ont des sens spécifiques selon les contextes, ce sont les fondations indispensables pour comprendre l’ensemble de sa pensée. 
La thèse a donc pour ambition de présenter une synthèse de la pensée machiavélienne au prisme de la question du vivere civile. Elle se divise en cinq chapitres. Le premier chapitre fait le point sur l’importance des guerres d’Italie, de 1494 à 1530, et de ses effets sur le gouvernement florentin, pour l’élaboration de la pensée politique de Machiavel. Durant cette quarantaine d’années de guerre quasi permanente, gouverner à Florence c’est tenter de penser à la fois un gouvernement qui préserve la République des dissensions intérieures et un gouvernement qui sauve la République de la faillite militaire face aux menaces extérieures. Cette expérience « moderne » vécue par Machiavel comme secrétaire de la seconde Chancellerie de la République florentine constitue une des deux sources de sa réflexion, l’autre étant la lecture des Anciens. Son écriture n’est pas une activité qui correspond à des critères purement cognitifs, mais elle est une des formes de l’action politique. 
Le deuxième chapitre entend disséquer le premier fondement du vivere civile machiavélien, à savoir l’aspect juridique du vivere civile. La pensée politique de Machiavel semble rompre avec la tradition juridique, mais c’est loin d’être le cas. Nous analysons principalement l’idéal de « civilitas » romaine et sa version machiavélienne, les notions de « leggi », « ordini », « giustizia » et « ingiuria », mais aussi ce qu’on pourrait nommer une exception de la civilité, c’est-à-dire des ordini-modi extraordinaires, notamment la dictature romaine et la coutume politique de la clémence envers les capitaines coupables. 
Au troisième chapitre, l’aspect militaire et impérial du vivere civile sera clarifié. Contrairement à l’incompatibilité entre la vita civile et la vita militare chez les Italiens modernes, dans la Rome antique, notamment sous la République, elles furent compatibles. En effet, elles se superposèrent ; en d’autres termes, être un citoyen pour un Romain, c’était être un soldat, et vice versa. C’est ici qu’est mise en évidence la question des « armes propres », celle des citoyens-soldats de la République, indispensables à cette république expansionniste. 
Le quatrième chapitre est destiné à interpréter le troisième fondement du vivere civile, à savoir la religion, qui consolide les deux autres fondements. Outre la question de l’origine des ordini religieux des Romains antiques, nous mettons en évidence les divers aspects de la religion romaine soulignés par Machiavel : « migliore mezzo » pour faire naître l’obstination à combattre dans le cœur des soldats (Discours, I, 15) ; vecteur de civilisation et facteur de l’auto-identification du peuple. Par ailleurs, sont mis en lumière les divers usages, civil et militaire, de la religion romaine pour maintenir la liberté du vivere civile ; dans ce processus, la relation subtile entre la religion, les lois et les ordini, et les armes s’éclaircissent progressivement.
Dans le cinquième chapitre nous rendons compte du diagnostic machiavélien sur la maladie du vivere civile, à savoir la corruption. Il s’agit de clarifier les causes qui provoquèrent la corruption de la République romaine et sa ruine, et celles des cités modernes, principalement Florence. S’ensuit la réflexion machiavélienne sur l’anticorruption, à savoir les préventions et les remèdes pour rendre sain le vivere civile. La volonté de comprendre la façon dont les Romains luttent contre la corruption naît de la nécessité de remédier aux maux de Florence et de la transformer. Bien que Rome ne soit pas un modèle reproductible pour Florence, elle est toujours considérée comme un modèle heuristique et pédagogique. C’est pourquoi notre conclusion entend enfin mettre en évidence ce que Machiavel veut dire lorsqu’il parle de la lezione (ce qui signifie à la fois la « lecture » et la « leçon ») des Anciens.

Gratuit
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